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Lorsqu'en 1966 le premier smoking d'Yves Saint Laurent apparut dans une collection de haute couture, ce fut une révolution. Ainsi un vêtement d'homme allait devenir le symbole de l'émancipation de la femme.
De 1966 jusqu'à 2002, quand Yves Saint Laurent fait ses adieux à la haute couture, le célèbre habit noir devenu androgyne sera présent de collections en collections, décliné sous toutes les formes : robe, jumpsuit, boléro…
L'exposition Smoking Forever raconte cette longue histoire, dans un espace transformé en un jeu d'échec géant, synonyme de stratégie et de lutte pour le pouvoir. Une cinquantaine de modèles nous plongent dans un univers où rayonne le noir, couleur fétiche du couturier. Yves Saint Laurent a fait de la femme une reine qui, en smoking, ose mettre le roi en échec.
Chanel, on le sait, donna la liberté aux femmes ; Saint Laurent, des
années après, leur apporta le pouvoir. Le pouvoir qui depuis toujours
était détenu par les hommes.
Rappelez-vous : il a fallu attendre
1945 pour que les Françaises aient le droit de vote. Les lois étaient
faites par les hommes, votées par les hommes et souvent favorables aux
hommes. Les femmes chefs d'entreprise, ou qui occupaient un poste de
première importance étaient rares.
Est-ce en partant de ce
constat qu'Yves Saint Laurent décida, à sa manière, de changer le cours
des choses ? Peut-être ! En tout cas, il le fit. Le vêtement, Roland
Barthes l'a dit avec d'autres, est signifiant. La mode n'est pas
anodine et révèle les ressorts de la société. Les vêtements de l'homme
étaient le symbole du pouvoir. En les empruntant et en les faisant
porter par les femmes, Saint Laurent fit passer les attributs du
pouvoir d'un sexe à l'autre.
Ce jour-là il quitta le territoire
esthétique pour le territoire social. Il ne devait plus le quitter.
C'est ainsi qu'il développa à l'envi le vestiaire masculin : tailleur
pantalon, blazer, caban, saharienne, trench coat, et le fameux smoking.
Lorsqu'il apparut, en 1966, chacun comprit vite qu'il venait de se
passer quelque chose de considérable dans la mode, à telle enseigne que
trente-neuf ans plus tard le journal Le Monde le désigne comme emblème
des années 60 : " Avec ce vêtement emprunté aux hommes, le couturier
fait entrer le pantalon dans la garde-robe féminine du soir. La photo
du smoking par Helmut Newton (...) est devenue l'une des images fortes
de la mode du XXe siècle .
Homme, femme, ces deux noms suggèrent
l'androgynie. Il n'en est rien. Chacun reste à sa place. La femme de
Saint Laurent n'est en aucun cas masculine. Au contraire, elle emprunte
les vêtements de l'homme pour mettre sa féminité en valeur, pour
l'exacerber.
Il y a bien des créateurs de talent de par le monde
et le XXe siècle n'en manque pas, mais si Chanel et Saint Laurent sont
les deux plus importants c'est bien parce qu'ils ont, l'un et l'autre,
dépassé leur métier et accompli une oeuvre sociale.
Si la Haute
Couture a plus ou moins disparu c'est qu'elle accompagnait un art de
vivre et que cet art de vivre n'existe plus. Toutes les autres raisons
(pécuniaires, délai de livraison, prêt-à-porter etc.) ne veulent rien
dire. La mode est un phénomène social qui doit s'adresser au plus grand
nombre. Elle doit refléter la vie et non les fantasmes. C'est la leçon
d'Yves Saint Laurent, faite de rigueur, d'exigence et à laquelle il
aura été fidèle pendant toute sa carrière. Que la femme soit l'égale de
l'homme, on le sait de reste, mais on le sait mieux depuis Saint
Laurent. Pouvoir partagé, vêtement partagé. Que l'oeuvre de Saint
Laurent ait accompagné pendant des années ce qu'on a appelé " la
libération de la femme " n'est peut-être pas un hasard.
L'exposition d'aujourd'hui montre le travail d'Yves Saint Laurent
autour du smoking. Toujours pareil et jamais le même. Etudes et gammes
pour un " smoking bien tempéré ". Presque quarante ans pendant lesquels
il a remis sans cesse, d'une manière obsessionnelle, son ouvrage sur le
métier. Plusieurs dizaines de smokings sont sortis de son imagination
et de sa volonté d'affirmer sa légitimité sur un vêtement qu'il a créé
et qui devait conquérir le monde.
Le premier (1966) et le dernier
(2002) sont là, face à face, pour témoigner, s'il en était besoin, de
la pérennité d'une oeuvre qui a bouleversé son temps.
29 janvier 1982, 20e anniversaire de la maison de couture.© Fondation Pierre Bergé - Yves Saint Laurent | Mentions légales | Conception 2exVia avec MasterEdit®