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Introduction de Pierre Bergé

 

Invités à aborder L’Œuvre intégral d’Yves Saint Laurent, nous sommes saisis d’admiration et de crainte. Comment pourrait-il en être autrement ? Nous avons affaire à l’un des plus grands couturiers du XXème siècle, sinon le plus grand, et devant nous se dressent sa légende et son travail. Les deux nous dominent et forcent le respect. L’objet de cette publication est de montrer la genèse de ces quatre-vingt-une collections de haute couture.

 

Au début il n’y a rien, rien d’autre qu’une feuille de papier Canson de 32x12,2 centimètres et un crayon Staedtler n°2B. Vient le dessin, cette chose mal aimée et mal connue qui s’appelle le « dessin de mode ».

 

Disons-le tout de suite : le dessin de mode ne s’enseigne pas à l’École des beaux-arts, même s’il s’agit d’une « prière quotidienne », comme le voulait Delacroix. Le dessin de mode est né il y a peu de temps. S’il désobéit aux règles, il n’en est que plus à l’aise pour atteindre l’essentiel. Le dessin de mode, comme l’instantané dans la photographie, fixe le mouvement au millième de seconde, arrête le geste, surprend l’expression.

 

Un dessin de mode réussi est celui qui indique le tissu et la coupe sans qu’on puisse s’y tromper ; le velours ne se dessine pas comme la mousseline, ni le biais comme le droit fil, et si je dis qu’Yves Saint Laurent possède un talent unique, incomparable, si je l’affirme sans crainte d’être contredit, c’est bien parce qu’il maîtrise toutes ces qualités. Dans le dessin d’une robe, toute une vie existe déjà.

 

Ces dessins, après avoir été triés, choisis, sont remis aux chefs d’atelier qui construisent une « toile ». Une « toile », c’est, dans un tissu de tarlatane blanche, la reproduction du dessin. Déjà, on peut voir les volumes, la coupe et le sens du tissu, droit fil ou biais, ou faux sens, comme les aimait Balenciaga, c'est-à-dire ni biais ni droit fil.

 

Après vient le temps du tissu. Sur les injonctions du maître, on déroule devant lui des coupes et des coupes d’étoffes jusqu'à ce que le choix se fixe. Pour cela, on a recours à un mannequin qui pose parfois des heures devant un miroir. On comprend bien que cette étape est décisive. Le destin d’un vêtement se joue souvent là, dans la sélection d’un tissu, d’une couleur. Une fois le tissu choisi, il part à l’atelier. On le coupe. C’est un travail qu’accomplit le chef d’atelier, il ne le laisserait faire à personne d’autre. On épingle les morceaux de tissu et on les donne à coudre à une ouvrière, mais, là encore pas n’importe laquelle, à une « première main qualifiée » qui est souvent aidée d’une « seconde main » qu’on appelle
« associée ».

 

Arrive le jour du premier essayage. Le chef d’atelier fait défiler un mannequin revêtu de la robe ou du tailleur ou du manteau. J’ai vu beaucoup de vêtements rater cet examen. Heureusement, souvent cela se passe assez bien et, après les remarques, les suggestions, le vêtement retourne dans l’atelier d’où il reviendra pour un deuxième essayage, suivi d’un troisième et parfois d’un quatrième, jusqu’au moment où il sera considéré comme parfait.

 

Après, ce sera le tour des bijoux, des chapeaux, des chaussures, des gants, des coiffures, de tout ce qui fait la différence entre un vêtement de haute couture et un autre.

 

Lorsqu’un modèle est accepté, il prend place sur une feuille de bristol. Chez Yves Saint Laurent, c’est lui-même qui dessine le modèle. On y ajoute un échantillon du tissu, ainsi que des indications diverses : nom du mannequin, de l’atelier et, le cas échéant, des précisions telles que les noms du brodeur, de peaussier, du plumassier.

 

Ce sont ces planches de travail qui composent cet ouvrage. En le consultant, on entre dans la genèse de la création, on cerne au plus près le geste de Saint Laurent, on accompagne son travail dans chacune de ses étapes. On découvre un vêtement tel qu’il a été montré pour la première fois, tel qu’il a été conçu et porté.

 

La main, on le voit, est rapide, sûre, précise. Ces croquis prouvent qu’Yves Saint Laurent n’est pas seulement le célèbre grand couturier que l’on sait, mais aussi un éblouissant dessinateur de mode.

 

La création, on le sait, est fragile. La mode l’est plus encore parce qu’elle est éphémère. On ne connaît la plupart du temps que l’œuvre terminé, exposé. Ici on peut le suivre, l’accompagner et découvrir comment un simple croquis peut devenir réalité. Et beauté.

 

Pierre Bergé

Yves Saint Laurent, 1964
© Maurice Hogenboom



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