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Yves Saint Laurent

Dialogue avec l'art

March 10 - October 31st, 2004


Curators Yves Saint Laurent and Pierre Bergé

Set designers Nathalie Crinière and Jacques Grange

 

Exhibition designer, 30€

 

Mon dialogue avec l'art, par Yves Saint Laurent

C'est à Diana Vreeland que je dois ma première exposition. C'était en 1983, à New York au Metropolitan Museum of Art et c'était la première fois qu'un couturier vivant y était invité. Depuis, j'ai eu l'honneur d'exposer dans de nombreux musées tels que Pékin, Paris, Moscou, Saint-Petersbourg, Sydney, Tokyo. Aujourd'hui, pour l'ouverture de la Fondation Pierre Bergé - Yves Saint Laurent, j'ai choisi de montrer ma relation à l'Art. J'ai de tout temps été passionné par la peinture, il était donc naturel qu'elle inspire mes créations.

 

Les 42 modèles exposés sont des hommages rendus aux peintres qui ont exercé sur moi la plus grande influence. Je ne les ai pas copiés - qui pourrait s'aventurer à le faire ? - j'ai voulu tisser des liens entre la peinture et le vêtement, persuadé qu'un peintre est toujours de notre époque et peut accompagner la vie de chacun. Je crois aussi que l'Afrique recèle des trésors de création et d'imagination et travailler sur sa culture m'a passionné et enrichi. J'aime d'autres peintres, mais ceux que j'ai choisis étaient proches de mon travail, c'est pour cela que je les ai sollicités. Mondrian, bien sûr, qui fut le premier que j'osai approcher en 1965 et dont la rigueur ne pouvait que me séduire, mais également Matisse, Braque, Picasso, Bonnard, Léger. Comment aurais-je pu résister au Pop-Art qui fut l'expression de ma jeunesse ? A Jasper Johns, Lichtenstein, Rauschenberg, et à mon cher Andy Warhol ? Et comment aurais-je pu ne pas emprunter à Van Gogh, ses iris, ses tournesols, ses merveilleuses couleurs ? Comment, dans un autre ordre d'idée, n'aurais-je pas habillé de mousseline les deux moulages de Claude Lalanne ?

 

Je souhaite que cette exposition entraîne le visiteur sur les rives de la création et qu'il partage avec moi les émotions que j'ai éprouvées tout au long de ma vie et qui se répercutent d'écho en écho dans mon travail. Oeuvres croisées ? Pourquoi pas, même si la partie me semble bien inégale. On se doute que mon propos n'a pas été de me mesurer aux Maîtres, tout au plus de les approcher et de tirer les leçons de leur génie.

 


Avant-propos par Pierre Bergé

La Fondation Pierre Bergé - Yves Saint Laurent qui voit le jour aujourd'hui est l'aboutissement de quarante années de création. En 1962 s'ouvrait 30bis rue Spontini la maison de couture Yves Saint Laurent. Il est inutile de rappeler ici ce que chacun sait : le succès que connut Yves Saint Laurent sans interruption, son influence sur la mode du monde entier, la création, pour la première fois dans l'histoire, d'une ligne de prêt-à-porter signée par un grand couturier qui allait bouleverser ce métier. C'est rue Spontini pendant les douze années qu'il y resta qu'Yves trouva son style, le développa et l'imposa. Si Chanel avait donné la liberté aux femmes, Saint Laurent leur donna le pouvoir.

En se servant des codes masculins il apporta aux femmes la sécurité, l'audace tout en préservant leur féminité. Ces vêtements font partie de l'histoire du XXe siècle. Ils ont accompagné l'émancipation des femmes dans tous les domaines, privés, sociaux, politiques. Le tailleur pantalon, le smoking, le caban, la saharienne, le trench coat sont dans toutes les mémoires et font partie de la garde robe de chaque femme.

 

En 1974 nous nous installâmes au 5 avenue Marceau et c'est là que pendant près de trente ans Yves Saint Laurent allait accomplir son oeuvre qui, dans la mode, est sans conteste la plus importante de notre temps.

En 2002, Yves Saint Laurent décida de mettre fin à ses activités et l'annonça au cours d'une conférence de presse le 7 janvier. Le 22 janvier suivant eut lieu au Centre Pompidou à Paris un immense défilé -rétrospective qui devait couronner d'une manière triomphale l'oeuvre du couturier. Les journaux du monde entier lui rendirent un vibrant hommage et saluèrent une carrière exemplaire.

 

Depuis le premier jour, nous avons pris soin de conserver les modèles les plus importants des collections ainsi que la totalité des dessins et croquis. Aujourd'hui la Fondation possède 5 000 vêtements et plus de 15 000 accessoires, dessins, patrons papier et objets divers.

Ils sont conservés dans nos locaux dans des conditions rigoureuses que beaucoup pourraient envier. Air conditionné, humidification, papier anti-acide. Nous disposons de l'intégralité des reportages et articles de presse qui ont été scannés, des vidéos des collections, des interviews diverses données dans le monde entier. Tout ce matériel est consultable sur rendez-vous.

 

Nous avons souhaité ouvrir des salles d'expositions. Plus de 200 m2 ont été aménagés à cet effet. Là encore dans de strictes conditions muséographiques. Avec le conseil des meilleurs spécialistes ces salles sont équipées de tous les systèmes modernes d'éclairage, de vidéos, d'audios. La première exposition est, bien entendu, consacrée à Yves Saint Laurent. Nous avons choisi de montrer sa relation à l'art. Les 42 pièces exposées racontent le fascinant dialogue que Saint Laurent entretient avec les peintres qu'il admire.

 

Mais nous ne voulons pas consacrer ces salles uniquement à Yves Saint Laurent et à la mode.

Nous organiserons également des expositions de peintures, de photos, de dessins etc.

 

La Fondation Pierre Bergé - Yves Saint Laurent a été reconnue d'utilité publique le 5 décembre 2002.

 

Nous souhaitons qu'un jour les collections de tableaux, de meubles et d'objets d'art que nous avons réunies, Yves Saint Laurent et moi-même, reviennent à cette Fondation. La boucle sera bouclée. Quarante années de passions se trouveront réunies. Passion de l'art, passion de la mode.

 

Mais, ne nous y trompons pas, je me suis toujours méfié de la nostalgie et du culte du passé. J'ai toujours dit qu'il fallait transformer les souvenirs en projet et, avec cette Fondation, c'est ce que nous avons fait. Ainsi se poursuivra cette aventure commencée il y a longtemps quand nous ne savions pas que le destin allait nous faire signe.

 

 

Le peintre de la femme moderne par Dominique Païni

Yves Saint Laurent y aura décisivement contribué : il y eut dialogue entre l'art et la Haute Couture. Rien n'était joué d'avance. Inventer des formes et habiller... des formes. Ces deux projets malgré la proximité des mots n'étaient pas d'emblée parallèles.

Sans doute cette proximité - quasiment un jeu de mot - contribua-t-elle à la défiance. Pourtant, quand l'historien se retourne sur le vingtième siècle, le dialogue entre l'art et la haute couture fut une articulation privilégiée pour comprendre l'art de ce siècle car une membrane translucide sépare et unit les audaces de renouvellement formel à l'oeuvre dans ces deux mondes.

Ce serait trop simple et trop flatteur de supposer que tout était réuni pour que les artistes et les couturiers se rencontrent et travaillent ensemble, s'attirent et partagent des passions communes à l'égard des tensions entre les lignes et les surfaces, des aimantations entre la couleur et la lumière, des enchaînements entre la pose et le mouvement. Il s'agit bien de passions communes, même si Jacques Doucet eut un jour le souci de se définir en société comme collectionneur d'art plutôt que couturier. Les deux activités se sont enrichies fréquemment : le goût et l'acuité visuelle trouvent dans certains gestes, tels que peindre et coudre, la même expérimentation de la ligne, une même justesse dans le maniement des contrastes entre les matières et les volumes. Aussi, en découvrant ou en redécouvrant les modèles que Yves Saint Laurent fit apparaître avec une telle évidence, on ne mesure pas seulement les emprunts ou les hommages mais une relation plus essentielle qui relève en effet du dialogue, autrement dit de l'échange. L'intensité de l'admiration que le couturier éprouva précocement pour les artistes - plus particulièrement ceux du vingtième siècle - explique pour une part ce dialogue et cette tranquille intrépidité qui permit aux guitares de Picasso de s'animer par des balancements d'épaules, aux oiseaux de Braque de se précipiter dans un décolleté vertigineux, aux incisions colorées de Matisse de reformer, au bas d'une ample robe, le puzzle qui paraissait leur mosaïque d'origine...

Bien entendu, Yves Saint Laurent continua une histoire qu'illustrèrent en premier lieu les artistes eux-mêmes. Sonia Delaunay, Giacomo Balla, Lucio Fontana, ou Alexandre Rodchenko, parmi d'autres, firent d'eux-mêmes le chemin vers la Haute Couture.

Paul Poiret détourna Raoul Dufy pour les motifs de ses étoffes, Coco Chanel profita des conseils de Jean Cocteau, Elsa Schiaparelli récupéra pour ses robes les homards et les tiroirs de Dali, mais le geste de Yves Saint Laurent inaugure une autre histoire qui conjugue l'admiration pour des maîtres appartenant désormais au patrimoine moderne et une interprétation personnelle. L'interprétation : là réside l'originalité du dialogue, un dialogue fait de tensions entre les usages (contempler et habiller), d'affrontements entre des états (immobilité de la peinture et mouvement des vêtements), d'oppositions entre les matériaux (la toile uniformément peinte et le vêtement composite), de contradictions volumétriques (la platitude de la surface picturale et le corps humain).

A la re-vision photographique ou filmée de ses modèles devenus historiques, ou même à leur exposition immobile, ces tensions, ces affrontements, ces oppositions et ces contradictions, sautent encore aux yeux, comme s'il s'agissait de modèles récents. Car ce sont toujours de vraies questions d'art que Yves Saint Laurent a posées, au-delà de l'emprunt - parfois humoristique - des guitares de Picasso, des oiseaux de Braque ou des languettes colorées de Matisse. Ces dialogues furent du travail dont on perçoit toujours aujourd'hui la complexité et l'audace.

 

Désormais exposées, ces capes, ces jupes et ces robes, ces vestes et ces fourreaux ou ces tempêtes d'étoffe, que nous disent-ils ? Avant tout autre effet ou sentiment, ils contribuent à confondre l'origine de certains gestes. Qui peint, qui coud ? Au fond, l'artiste coudrait-il ? Le couturier peindrait-il ?

 

Yves Saint Laurent s'attacha particulièrement à ses deux héros légendaires, Picasso et Braque. C'est probablement pour des raisons qui excèdent la seule notoriété. Quel fut en effet le moment inaugural de l'art moderne au cours duquel les gestes de peindre se mêlèrent autant avec d'autres gestes "étrangers", si ce n'est le cubisme : coller, clouer, punaiser, agrafer..., coudre. Picasso et Braque furent en ce sens des couturiers : leur assemblage hardi de matériaux hétérogènes, les effets illusionnistes de tension entre

le mou et le rigide, leurs rapprochements brutaux de couleur, leurs attaques effrontées contre l'harmonie des matières préparèrent le culot, cette élégance insolente plutôt, de la Haute Couture de Yves Saint Laurent. La cape de 1988, celle qui vole " l'Aria de Bach " de Braque, est de ce point de vue un double chef-d'oeuvre : l'oeuvre de référence fidèlement citée et sa capture.

 

La Haute Couture, du moins sa mémoire, prolongea dans le siècle l'actualité de la novation cubiste, après que ce mouvement d'avant-garde se soit éteint. La Haute Couture est donc mémoire de l'art, une mémoire décalée et transformée par l'invention d'un vêtement, solennisée et réactivée par le défilé.

En fait, si cette mémoire fut interprétative, elle le fut de manière savante. Nous sommes-nous suffisamment souvenus en 1988, que la construction des vestes surmontant des jupes noires, adorablement serrées, pouvait être rapprochée de l'adaptation que Picasso lui-même appliqua à ses formes pour le ballet Parade en 1917 ? Hommage à Picasso, soit. Hommage aussi à sa méthode, celle qui suppose que l'art soit mouvements, adaptations, déclinaisons.

Adaptations littérales et interprétations, simultanément : les hanches, l'arabesque de la taille redoublée, soulignée par les contours sinueux de la guitare. Si la guitare picassienne n'émit jamais un son, en revanche, elle absorba autant qu'elle engendra la musique du corps. Là se loge l'évidence exigeante et la simplicité réfléchie de Yves Saint Laurent.

 

Le couturier n'oublia jamais que les artistes furent obsédés par le mouvement. Or, le devenir de la cape, de la veste ou de la robe, est mouvement jusqu'à l'extravagance. L'incroyable série de robes, assorties d'oiseaux, invite à d'autres souvenirs, à d'autres rêves que picturaux. Cet hommage à Braque fait revenir Tippi Hedren entourée d'oiseaux par Hitchcock. Alors, ces femmes effleurant le sol, angélisées et emportées par des ailes qui ondoient et battent au rythme de la marche, sont parmi les plus sidérantes apparitions que la Haute Couture contemporaine permit. Et la référence hitchcokienne devient irrésistible quand on songe que le maître hollywoodien du suspense voulut acquérir auprès de Aimé Maeght Les Oiseaux noirs de Braque, la grande peinture de 1956 qu'il fit finalement reconstituer en mosaïque dans le patio d'entrée de sa villa de Santa Monica. La boucle des références est inouïe mais il n'y a pas lieu de s'étonner que le dialogue avec l'art n'ait pas de limites.

 

Les créations de Yves Saint Laurent ne délivrent pas aisément leur secret selon que l'oeil s'approche ou s'éloigne d'elles. Au plus près des étoffes et du montage des pans et des plis qui structurent le vêtement, c'est l'exceptionnelle maîtrise technique qui s'impose au regard.

Le profane - c'est mon cas - est ébloui par les robes réunies par les références au Pop Art. En premier lieu, il est ébloui par le contraste vibrant d'un vert et d'un rose sombre qui tirent vers la stridence complémentaire, mais justement pas totalement. Car c'est ici que se réalise la délicatesse intelligente et amusée. Ce coeur, géométriquement dessiné, rappelle ce même motif abondamment décliné par Jim Dine. Par la couleur, ce coeur bat. C'est la couleur qui lui confère ces pulsations.

En second lieu, si l'oeil s'attache aux détails, on découvre la fine trame, le fin réseau des alvéoles du jersey au sein duquel le coeur rose-rouge paraît s'incruster, s'encastrer dans la surface verte. On s'étonne alors que le jersey ait été choisi pour dessiner ainsi dans la couleur, matériau qui ne permet pas facilement la coupe franche, le passage nettement incisé entre deux couleurs, à cause de son minuscule " nid d'abeille ". Si la difficulté est pourtant, et bien entendu, dépassée et résolue par la technique, il reste à admirer cette dialectique qui supposa d'utiliser un matériau contraire à un effet recherché. Et c'est cette contradiction résolue, à la fois technique et esthétique, qui atteste du dialogue avec l'art : ne sont-ce pas des épreuves du même ordre que s'imposent l'artiste et le couturier.

Et puis ce jersey, tout en gardant sa finesse possède une pesanteur, une légère rigidité assurant une ligne régulière sur les flancs du modèle. Il fut un écho du goût généralisé à cette époque pour le matériau moulé, du collant remplaçant les bas aux sièges en plastique...

Comment, en outre, expliquer, l'aplomb - dans tous les sens du mot - de l'application excluant tout assouplissement, de la grille de Mondrian sur le fourreau ajusté d'une robe droite ? C'était inconcevable lors de l'été 1965. Est-ce plus concevable aujourd'hui ? Non, sans doute, mais indéniablement la robe demeure ce qu'elle était lors de son apparition : pas seulement élégante - ce qu'elle est évidemment - mais humoristiquement charmante.

Les références matissiennes donnèrent lieu à d'autres échanges. A bon droit, on peut encore s'interroger sur la ressemblance des gestes du peintre et ceux du couturier. Doit-on se suffire des réminiscences de la légendaire blouse roumaine ou de la majestueuse Femme en bleu de 1937 du Philadelphia Museum of Art pour justifier l'hommage à Matisse ? Nous devons remarquer, en revanche, la similarité des gestes qui consistent pour le couturier à couper dans la couleur de l'étoffe ou du voile et pour le peintre à tailler dans la couleur vive imprégnant le papier.

 

Si la technique est donc ce qui impressionne lorsque l'oeil s'approche des modèles, c'est quelque chose d'un autre ordre qui s'impose lorsque l'oeil prend de la distance, embrasse l'ensemble des propositions que Yves Saint Laurent imagina en hommage à l'art. Ce quelque chose n'a rien d'immanent. Il est visible, très visible bien qu'intangible. C'est une ligne.

Au delà de l'évidence, cela paraît un cliché que de rappeler ce qui fut répété si souvent. Mais il ne s'agit pas du simple constat d'un style comme le dit le langage courant : " Qu'est-ce que la ligne ? C'est la vie. Une ligne doit vivre sur chaque point de son parcours de telle sorte que la présence de l'artiste s'impose davantage que celle du modèle... Par ligne, j'entends la permanence de la personnalité ". C'est Jean Cocteau qui s'attacha fréquemment à réfléchir sur la cohérence profonde d'un créateur au delà de la diversité de ses propositions.

Chez Yves Saint Laurent, la ligne est cette force qui associe la disponibilité perméable à l'art des peintres et une conception finalement très baudelairienne de la femme : " La femme est sans doute une lumière, un regard, une invitation au bonheur, une parole quelquefois ; mais elle est surtout une harmonie générale, non seulement dans son allure et le mouvement de ses membres, mais aussi dans les mousselines, les gazes, les vastes et chatoyantes nuées d'étoffes dont elle s'enveloppe, et qui sont comme les attributs et le piédestal de sa divinité... Quel poète oserait, dans la peinture du plaisir causé par l'apparition d'une beauté, séparer la femme de son costume "1.

 

Yves Saint Laurent fut pour la femme de la seconde partie du vingtième siècle son peintre de la vie moderne.

 

1 Le peintre de la vie moderne, Pléiade NRF 1999, p. 714.



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